Dialogue social à la française: Quo usque tandem !

1er septembre 2018

Tribune de Jacques Bellezit, étudiant en droit, pour Tribune Gaullienne. 

« Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra? » : Ces premiers mots résonnent aux oreilles de ceux pour qui le latin ne s’est pas arrêté qu’à l’excellent « Rosa » de Jacques Brel, comme la dénonciation par Cicéron du péril des conjurés menés par Catilina pour renverser la République romaine.

Si l’heure n’est plus à de tels périls (ou du moins, à des périls différents), cette incantation de Cicéron résonne encore.

Pourtant ce n’est pas un nouveau Lucius Sergius Catilina qui doit être visé ici , mais plutôt l’avatar des deux frères les plus connus de la République romaine : Les Gracques.

Bien que désirant primitivement réformer le système social et agraire romain, ces deux frères ont fini, à force de cabales, par diviser la République entre défenseurs du peuple (populares) et conservateurs (optimates), entraînant des fragilisations du système politique par des guerres civiles et des courses au pouvoir (l’assassinat de Jules César le 15 mars 44 avant J.-C, en est un des symboles) qui finiront par la proclamation de l’Empire Romain par Auguste, fils adoptif de César.

Ils ne sont pas les premiers à le faire : François Noël Baboeuf, désirant s’inscrire dans leur succession, adopte le nom de « Gracchus Baboeuf » et prêche l’abolition de la propriété privée, de la monnaie et la parfaite égalité. Son action passe par la députation, le journalisme mais aussi la conjuration contre le Directoire qui l’amènera à la guillotine le 27 mai 1797. Marx et Engels en feront un communiste avant la lettre…

Le nom des Gracques s’est également signalé ces dernières années sur la scène politique : un think thank orienté à gauche mais se revendiquant d’une troisième voie porte ce nom. On peut s’interroger sur la pertinence d’associer le nom des frères Gracques, amants de la cabale et des factions, à une initiative rassembleuse….

Pourquoi ces (trop) brefs développements historiques et politiques ? Pour rappeler que ces avatars de la division sociale sont toujours présents : en effet, la CGT, l’UNEF et la CNT se revendiquent de la Charte d’Amiens de 1906, qui prône un double objectif : « la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs » mais également «l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ».

Si l’objectif de l’amélioration des conditions de travail est un objectif noble du syndicalisme, le dogme de la lutte des classes et l’idéal révolutionnaire innerve toujours des organisations politiques en France. On relèvera d’ailleurs que l’UNEF se proclame syndicat étudiant au motif que l’étudiant est un travailleur intellectuel… Étrange conception du travailleur que celle de bloquer les facultés (ou les usines) mais c’est un autre débat….

Quel est le mal ? On pourrait penser qu’il n’y en a aucun, si ce n’est que la CGT et la CGT- FO sont reconnues comme « organisations représentatives » dans le dialogue social (voir l’ arrêté du 22 juin 2017 fixant la liste des organisations syndicales reconnues représentatives au niveau national et interprofessionnel pour la dernière liste en date).

Dans la même veine, un arrêt de la chambre sociale de la Cour de Cassation en date du 13 octobre 2010 reconnaissait que « la preuve n’était pas rapportée [par l’employeur] que le syndicat CNT, en dépit des mentions figurant dans les statuts datant de 1946, poursuive dans son action un objectif illicite, contraire aux valeurs républicaines » (les avocats de l’entreprise et du syndicat FO affirmaient que la « Charte d’Amiens […] reste la référence théorique du syndicalisme en France»).

Dans ces conditions, peut t-on envisager sereinement la notion de « dialogue social » ou même de « partenaires sociaux » ? Peut t-on envisager un dialogue social serein entre employeurs et employés quand une des parties est séquestrée ou voit sa chemise arrachée ?

Cela n’excuse pas des pratiques patronales honteuses : on se souvient de l’insulte et de l’incompréhension dont à fait preuve Maurice Taylor, PDG de l’entreprise américaine Titan.

Cela n’excuse pas non plus la politisation et la communication à outrance sur certaines crises sociales, tels que les défilés des candidats en campagne électorale au chevet des ouvriers de Florange, des travailleurs de Whirlpool, ou encore la question des « ouvrières illettrées » de l’entreprise GAD. Cela n’excuse pas les défaillances et les fautes politiques qui ont mené aux catastrophes de Courrière, de Bhopal ou du Rana Plaza au Bangladesh.

Mais cela amène à un système qui s’autoalimente et qui met à mal l’idée même de dialogue et de partenaires sociaux.

Une idée pour réamorcer un dialogue social sain serait de réhabiliter la notion de syndicalisme jaune, qui semble oublié aujourd’hui à en croire l’essai de Christophe Maillard.

Ce syndicalisme jaune a été incarné par Pierre Biétry, figure marquante de la Fédération Nationale des Jaunes de France au début du XX ème siècle. Cet opposant farouche de Jean Jaurès prônait la négociation et la discussion par opposition à la lutte des classes et à la grève prônées par les « Rouges ».

La cause du syndicalisme jaune a été desservie par sa rupture idéologique avec la doxa communiste (le terme de jaune impliquant la trahison de classe) mais également par les scissions entre Biétry et son collègue Paul Lanoir ainsi que par le financement de leur Bourse Indépendante du Travail par le Conseil de Paris. Enfin l’adhésion de Biétry aux idées antisémites et nationalistes, et la proximité entre la Confédération des Syndicats Libres et le SAC ont contribué à enterrer l’idée de syndicalisme jaune.

Ce syndicalisme jaune mérite pourtant d’être redécouvert car il peut fonder une « troisième voie » entre un capitalisme ultra-libéral dérégulé qui méprise l’élément humain et le fétichisme de la lutte des classes, qui a collé au syndicalisme français l’image d’un âne freinant des quatre fers, là ou ses homologues allemands et scandinaves détiennent un poids et une représentativité plus importants.

La sortie de cette cristallisation peut aussi permettre de contribuer à rehausser le prestige et la puissance de la France en attirant la confiance des investisseurs et des touristes (qui seront moins rebutés par des grèves incessantes).

Les réformes sociales visant à simplifier le dialogue social en fusionnant les délégués du personnel, le comité d’entreprise et le comité hygiène sécurité et conditions de travail, au sein du Comité social et économique sont un premier pas vers l’abandon , dans la loi, de cette conception crispante du dialogue social (qui n’implique aucunement un abandon de la question sociale en elle même !).

La redécouverte du syndicalisme jaune et son éventuel retour sur la scène politique, purgé de ses erreurs du passé, pourrait permettre de poursuivre l’abandon de cette crispation perpétuelle à l’heure ou des pans entiers de la société, sont « collaboratifs ».

Jacques Bellezit, étudiant en droit

2018-09-01T12:34:13+00:00