La liberté d’expression est aussi le droit de savoir

27 septembre 2018

Tribune de Pierre d’Artois, étudiant en école d’ingénieur, pour Tribune Gaullienne.

Si notre doux pays a un défaut, c’est l’orgueil. Fort de ce péché capital, il s’offre de se répandre en leçons de démocratie à travers le monde, de la Chine de Xi Jinping jusqu’au Venezuela de Maduro en passant par la Russie de Poutine. Certes, les biais exacerbés qui demeurent dans ces Etats sont loin d’être représentés de façon aussi caractéristique en France mais, si l’on se livre à une introspection nationale, le portrait n’est pas aussi reluisant que ce que nous laisserait penser en première intention notre léger chauvinisme.

Ainsi, la République qui s’érige comme grande défenderesse de la liberté d’expression à longueur d’année n’est pas exempte de tout reproche. Pourtant, cette liberté fondamentale n’est-elle pas garantie par la Déclaration des Droit de l’Homme et du Citoyen ? Précisément, l’article 11 de ce texte fondateur établit que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Cet élément, supposé garantir le droit de manifester ses opinions, est définitivement rendu caduque par sa dernière partie en ce qu’elle le réduit à une lapalissade entièrement dépendante de l’état de la loi en l’instant donné : tout ce qui n’est pas interdit est permis, merci pour le truisme. Bien que les Etats-Unis ne soient pas un exemple qu’il est bon de citer dans les dîners mondains ces derniers temps, il est bon de rappeler que le premier amendement de la constitution américaine ne permet « aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de parole ou de la presse », un contraste avec notre propre législation qui devrait faire rougir. « Si la liberté d’expression se limite aux idées qui nous conviennent, ce n’est pas la liberté d’expression » disait Noam Chomsky à propos de cette licence à géométrie variable, dont l’acception change au gré des législatures.

C’est exactement dans cette faille que s’engouffrent les nouveaux totalitaires, soldats irréprochables du camp du Bien, serviles avant-postes d’une société idéologiquement homogène. De cette façon, les déclarations se multiplient quant à la nécessité de museler les esprits chagrins, récalcitrants à considérer les doxas dominantes comme acquises. On se souviendra, par exemple, de la charge d’Omar Sy à l’encontre d’Éric Zemmour, haranguant les médias à ne plus lui laisser voix au chapitre, « il ne faut plus qu’il soit invité car c’est un criminel ». Le foisonnement des condamnations de justice pour incitation à la haine, ainsi que les appels massifs à la dénonciation de propos déplaisants à certaines oreilles candides, devraient nous interroger sur la conception collective de la liberté d’expression. Il ne faut toutefois pas croire que ces entraves soient le monopole d’une droite décomplexée : remémorons-nous le cas de Stéphane Poussier, candidat insoumis s’étant réjoui sur les réseaux sociaux de la mort du Colonel Beltrame dans des termes que je n’ose rapporter ici ; celui-ci s’est vu condamner pour apologie du terrorisme. En somme, ne doivent être exprimées que les opinions lisses, d’une banalité affligeante, sans quoi juges ou artistes clouent au pilori le malheureux dissident.

Cette criminalisation des mots est à mon sens aussi abjecte que dangereuse. L’enjeu est éminent, bien supérieur à la simple satisfaction personnelle de celui qui s’exprime. Le principe de la démocratie indirecte repose en grande partie sur la confiance que l’on place en un individu ou un groupe pour lequel on vote. Il est illusoire de penser qu’interdire certains propos est équivalent à faire disparaître ceux qui les tiennent : dans une société où chacun a assimilé les idées qu’il faudrait taire, l’idéologie extrémiste perdurerait malgré tout sans toutefois que l’on en connaisse les dépositaires. Ceux-ci seraient présents, dans le paysage public, défendant des idées plus modérées, attendant patiemment d’obtenir une once de pouvoir pour mettre en œuvre leurs desseins funestes.

Dans le monde musulman, la taqîya désigne le fait de renier publiquement sa foi, que ce soit pour éviter une persécution ou bien dans un objectif de conquête. On peut le traduire par dissimulation, et ainsi le généraliser à toute idéologie qui, dans un contexte de censure ou de proscription, choisirait de reculer pour mieux sauter, par un reniement temporaire. Dans une situation où toutes les doctrines violentes feraient éphémèrement acte d’abnégation, comment séparer le bon grain de l’ivraie ? Dès lors que l’on ignore si autrui se soumet à la loi ou à ses idées, la démocratie est biaisée.

Je suis heureux de connaître la conviction profonde de Stéphane Poussier sur les forces de l’ordre, je ne voterai ainsi jamais pour lui. Je suis soulagé de connaître les points de vue racialistes de Henry de Lesquen, Jérome Bourbon ou Rokhaya Diallo, cela m’évitera de leur porter crédit. Plus l’on en sait sur la pensée de l’autre, mieux l’on peut appréhender sa présence dans la vie démocratique. A mesure que ces idées seront condamnées, ces sinistres personnages adapteront leurs logiciels pour paraître compatibles avec la République et il sera alors difficile de les confondre. N’est-il pas d’ailleurs trop tard ? Les Frères Musulmans, entre autres, pratiquent déjà l’entrisme en usant de ces ficelles, ayant compris les sujets sur lesquels ils pouvaient jouer et ceux qu’ils devaient taire. De la sorte, ils sont parvenus à se faire percevoir comme pondérés et paisibles au sein des paysages politique et médiatique. Sur ce sujet, comme sur d’autres, le puritanisme idéologique aura raison de nous.

Pierre d’Artois, étudiant en école d’ingénieur

2018-09-27T20:00:36+00:00