Interview des parents du terroriste de Strasbourg : la Trahison des Images

16 décembre 2018

Tribune de Jacques Bellezit pour Tribune Gaullienne.

A la suite de l’attentat du marché de Noël de Strasbourg, diverses rédactions ont cru bon d’aller interviewer les parents de l’auteur de cet attentat.

On y voit son père, retraité franco-algérien portant longue barbe rousse et bonnet à l’effigie de Che Guevara (!) dire qu’il aurait dissuadé son fils de passer à l’acte, qu’il se serait posé en médiateur, aurait tenté de le raisonner… et ignorait tout de ses projets mortifères.

Ensuite, l’homme nous amène voir son ex-femme, vêtue d’un long foulard, qui commence son témoignage en arabe (dialectal ou littéraire, je ne sais pas) avant de reprendre en français pour dire à quel point elle est choquée, ne comprend pas…

En 1929, le peintre René Magritte peint son célèbre tableau « La Trahison des Images », représentant une pipe légendée « Ceci n’est pas une pipe ». En effet, ce n’est pas une pipe… Mais une image de pipe.

Quel est le rapport entre Magritte et l’interview des parents de l’auteur de l’attentat de Strasbourg ?

Dans les deux cas, l’image nous trahit : tout comme Magritte ne nous montre pas une véritable pipe, l’interview cherche à nous montrer des parents éplorés, hagards, amers, ne comprenant pas les actes de leur fils.

Mais là où Magritte avait le mérite de nous interroger, cette interview laisse pantois : comment est-il éthiquement possible pour un journaliste de chercher à nous faire gober une interview si plate et si inintéressante ?

« J’aurais dénoncé mon fils, je l’aurais dissuadé, je ne savais pas qu’il allait passer à l’acte ». Variations sur un thème qui veut tirer des larmes dans les chaumières… Mais qui n’y arrive pas. On serait bien plus convaincu par la tristesse des Nord-Coréens hystériques après avoir appris les décès de leurs dirigeants respectifs Kim Il Sung et Kim Jong Il en 1994 et 2011… Ou par une mauvaise télé-réalité (cette dernière proposition est retenue comme finaliste du concours du Pléonasme d’Or de Saint-Philistin-Les-Plumiers).

Mais là, non, le ton n’y est pas, le discours est tellement convenu : qui aurait pu sincèrement parier un kopeck sur le fait que les parents tiennent un discours de soutien et de revendication des actes de leur fils ?  Ce serait indéniablement un gage de retour en garde à vue sans passer par la case départ et sans toucher 20 000… et le commentateur nous apprend à la fin du reportage que le père est fiché S pour radicalisation religieuse…

Et pourtant… Et pourtant il y a des journalistes professionnels, formés, travaillant au sein de rédactions payées par le service public (et donc nos impôts) pour nous pondre cela et le diffuser sur des chaînes publiques nationales de grande audience.

On critique régulièrement le sensationnalisme racoleur et putassier d’une certaine frange des médias, on se méfie toujours du manque d’indépendance des médias à l’égard du pouvoir politique… Mais cette interview est un exemple topique de non-information et de non-évènement. De vide médiatique. Et la nature ayant horreur du vide, l’esprit cherchera à le remplir d’une idéologie.

Et vous savez ce qu’il se passe quand un vide se remplit trop brusquement, trop violemment, d’une idéologie trop vigoureuse, absolument radicale? Ça implose. Boum ! Comme un tube cathodique.

Cette interview est un non-évènement. Je n’aurais même pas dû écrire une tribune dessus. J’aurais aimé ne pas le faire.  Mais critiquer le vide permet de le remplir un temps soit peu. Et d’atténuer les implosions. Enfin, jusqu’à la prochaine fois…

Jacques Bellezit

2018-12-16T15:51:23+00:00