Faux débats et vraies questions

25 janvier 2019

La France est un pays qui aime débattre, on le voit bien en ce moment, sur tout, et surtout n’importe quoi. On aime aussi y débattre de la manière de débattre : pas plus absurde usage de matière grise, qui fait de plus en plus défaut.

Dernière lubie du monde politico-médiatique : « l’affaire » Hanouna-Schiappa. L’animateur et la secrétaire d’État ont décidé de faire de “Balance ton Post” une spéciale Grand Débat, c’est la cata. Passons sur la – véritable – confusion des genres, entre “TPMP”, émission de divertissement, et “BTP”, émission de débat (de qualité) qui justifie certaines indignations, qui n’ont dès lors plus lieu d’être.

Snobé par une élite rigide et nombriliste, Cyril Hanouna indispose dès qu’il investit le débat public, empiète sur les plates-bandes des gardiens du feu citoyen sacré.

N’y a-t-il pas meilleur exemple de mépris de classe, comme l’a dénoncé avec une justesse assez rare pour la souligner Marlène Schiappa ? L’irrévérence serait à ce point insupportable pour notre société hygiéniste qu’elle en exclurait toutes ces manifestations ? La vérité est qu’il n’y a pas d’émissions plus suivies par les gilets jaunes, qui exècrent les talk-show moralement justes et verbalement coincés traditionnels, que celles de Cyril Hanouna. Chez lui, au moins, qui est complètement imperméable aux précautions du politiquement correct, on peut s’attendre à des échanges sans tabous.

Est-il encore possible de ne pas apprécier ses clowneries et de saluer « en même temps » la tenue d’un de ces débats chez lui ?

Ou sommes-nous trop manichéens et trop coincés pour admettre que le résultat peut être intéressant ? Trop bipolaires pour ne pas supporter de regarder “La Grande Librairie” et “TPMP” à la fois? Quelle est cette société qui proscrit toute impertinence, nous dicte notre manière de penser, au profit de l’esprit de sérieux, si ce n’est complètement folle ? Décoincez vous de l’arrière train ! Et sortez la tête du sable, autruches aveugles aux véritables problèmes du pays, trop angoissées pour y faire face qu’elles s’en inventent d’autres.

« La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » dit Sylvain Tesson.

Grâce lui soit rendue que de nous éclairer par cette évidence trop souvent occultée, au bénéfice des faux débats sur l’(im)pertinence d’Hanouna !

Voyez le Venezuela, mené au chaos total par son président dont on pourrait là bien discuter de la légitimité, mais que se gardera bien de faire M. Mélenchon et ses perroquets, au nom de la solidarité de l’axe international gaucho-bolivarien. Comprenez, pour eux, quelques milliers de personnes, en France, dans la rue, devraient amener M. Macron à la démission, mais des millions au Venezuela devraient consolider Maduro au pouvoir !

Certes, la France est un navire en perdition. Les brèches se multiplient, il prend l’eau de partout.

Observez pourtant les barques qui nous entourent, sombrer inexorablement dans les abysses de la mondialisation, de la crise morale et écologique, sur fond de déclin occidental et d’instabilité orientale. Sommes-nous vraiment tant à plaindre ? Plutôt que de nous empresser de colmater les fuites, nous préférons nous bagarrer, nous lamenter en chœur sur l’inéluctable fin du mois, prélude à la fin du monde. Ce que les islamistes ont toujours essayé, en vain, de nous infliger, nous sommes en train de l’accomplir par nous-mêmes : les ferments d’une guerre civile arrivent à maturation.

Nous ressassons nos vieilles lunes, jusqu’à ce que le ciel nous tombe sur la tête. La France est ainsi faite qu’elle abhorre la richesse des uns, qui se ferait au détriment des autres. Qu’elle s’imagine que l’ISF la sauvera, se réjouit du sort de Carlos Ghosn comme juste retour pour ses indemnités colossales, tout en exaltant le millionnaire Cyril Hanouna. Pays rendu schizophrène par des années d’incurie. Fiscale, territoriale, mentale…

Les gilets jaunes sont en somme les syndicats du peuple.

De la même manière que les ouvriers, délaissés et dédaignés par leurs patrons jadis, se sont érigés en contre-pouvoir de leur destin, les français des ronds-points, oubliés de Paris, s’organisent à leur tour. Offrant tout le loisir, aux informés comme aux incultes, aux républicains comme aux anarchistes, de promouvoir de bonnes, et dangereuses solutions.

Face au capharnaüm des idées et idéologies, transpartisanes ou corporatistes, qui s’enracineront encore davantage à la faveur du Grand Débat, la vraie réponse est la décentralisation. Ne pas toujours attendre la Providence, espérer un sursaut du « monarque présidentiel » qui, paradoxalement ne peut pas tout, ne sait pas tout. Mais faire « ruisseler », avec parcimonie, le pouvoir parisien aux provinces, qui savent mieux que quiconque, à leur petite échelle, quels sont leurs problèmes, et comment les résoudre.

En cela, il est un discours politique que nul ne surpassera en clairvoyance ou authenticité.

Et qui devrait être le vadémécum de tout politicien aux prétentions nationales. Si ce n’est qu’il a été prononcé par un de leurs homologues fictifs (“House of Cards”) – en réalité des plus véreux – le Président des États-Unis Francis J. Underwood. Écoutons-le :

« Depuis trop longtemps, à Washington, nous vous mentons. Nous prétendons vous servir, alors que nous ne servons que nous-mêmes. Pourquoi ? Car nous ne pensons qu’à notre réélection. Notre besoin de garder le pouvoir éclipse notre devoir de gouverner. Ce soir, c’est terminé. Ce soir, je vous donne la vérité. Et la vérité, la voici : le rêve américain vous a trompé. Travailler dur ? Suivre les règles ? Ça ne garantit pas le succès. Vos enfants n’auront pas une meilleure vie que vous. 10 millions d’entre vous n’auront pas d’emploi, même si vous le voulez désespérément. Nous sommes handicapés par la sécurité sociale, la couverture sociale, les droits. Voilà la racine du problème : les droits.

Je vais être clair. Vous n’avez droit à rien. Vous n’avez droit à rien (« You are entitled to nothing », répété avec détachement). Ce pays a été bâti sur l’esprit de l’industrie. Vous bâtissez votre futur, il ne vous ait pas offert. Et le problème est que nous ne vous avons pas donné les outils pour le bâtir. Vous servir signifie vous donner les moyens de vous servir vous-mêmes. »

Bâtir son futur, ne pas attendre qu’il nous tombe du ciel.

C’est aussi toute la philosophie du Président Macron, qui a tant de mal à être acceptée, ne serait-ce qu’entendue, dans un pays où tant se refusent à autre chose que la becquée. Plus loin dans son discours, Underwood déclare ceci :

« Nous ne pouvons pas maintenir l’État providence tel que nous le connaissons. »

Si les Français veulent rester bien au chaud, à l’abri sous l’aile étatique, ils devront accepter de grands chantiers. Car la banqueroute n’est pas loin.

« Ce n’est pas une chose populaire à dire. Quiconque se présente au pouvoir n’oserait pas prononcer ces mots. […] Mais je peux les dire. Parce que je ne solliciterai pas l’investiture démocrate en 2016. Les candidats sont prudents. Ils doivent équivoquer, esquiver. Mais je préférerais quitter ce bureau après avoir accompli quelque chose d’utile que d’obtenir quatre autres années sans rien faire ».

Si Macron veut réussir, cela signifie-t-il qu’il doit renoncer à 2022, compte tenu de l’impopularité à laquelle il s’expose ? Rien en tout cas ne l’empêche de s’en tenir à cette formule, dont s’est bien fichu Frank Underwood par la suite. Après tout, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ».

2019-01-25T17:20:39+00:00